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Mohamed Bencherif… Ecrivain nationaliste et homme de poudre

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Mohamed Bencherif… Ecrivain nationaliste et homme de poudre

      Tous ici nous étions frères, fils de Nail ; il a suffit d’un seul homme, Kouider, pour semer la discorde et partager le Goum en deux camps ennemis. Nous recommençons en petit ce que nos ancêtres ont fait en grand. Sans cette haine innée, nous serions peut être encore une grande nation.

       Ainsi parlait si Mohamed, premier écrivain Maghrébin et auteur du roman « Ahmed ben Mostapha » et « aux villes saintes de l’islam ». Des romans du genre autobiographique à une époque d’indigence littéraire et de faiblesse esthétique de l’entre deux guerre. C’est peut être, pour cette raison que ces romans n’ont pas connu de notoriété. Mais nous pensons sincèrement que la cause est tout autre, ces écrits sont de fort belle facture et d’un bon niveau intellectuel et s’ils n’ont pas intéressé la critique c’est surtout pour le message ambigu et embarrassant qu’ils transmettent et aussi la mort prématurée de leur auteur qui n’a malheureusement pas eu le temps de défendre sa thèse, car il s’agit bien de thèse comme le reste de la littérature des européens d’Algérie de cette époque. Contrairement à ceux qui ont survolé cette œuvre et condamner (sans le savoir peut être) son auteur, nous avons vu, au contraire, un nationaliste dans le sens moderne du terme. Un nationaliste qui contribua à éveiller les consciences et à tracer le chemin pour la cause que beaucoup épousèrent et qui aboutit quarante ans plus tard à l’indépendance de cette NATION qu’il rêvait. Ne défiait-il pas les élèves officiers français, quand tout jeune saint-cyrien, portant cette fougue et cette colère du vaincu, il sautait sur les tables des réfectoires en brandissant l’épée, tout comme l’émir Khaled son prédécesseur et son ami, qu’il a connu à Paris ainsi que bien d’autres activistes. Ce n’étais pas seulement les réunions mondaines qui l’attiraient. Cette dualité littéraire contradictoire le poursuivra et poursuivra tous les intellectuels algériens même dans la vie de tous les jours et la réalité coloniale l’impose. Ainsi au lieu d’une thèse, l’œuvre véhicule deux thèses : l’une ressort l’idiologie dominante du colonisateur et l’autre qui trahit son appartenance à la sphère du colonisé. C’est cette dualité fortement contradictoire qui donne de l’épaisseur à cette œuvre. Il faut donc une lecture avisée pour pénétrer l’âme de ce roman. Pour cette cela j’ai cru bon de citer l’analyse du docteur Ahmed Lanasri et son introduction à cette œuvre majeure à plus d’un titre car elle représente la preuve de la grande prise de conscience de cette jeunesse et la possibilité de faire un chemin balisé pour notre cause actuelle car ce livre reste très très d’actualité. Je cite intégralement des passages de l’analyse du professeur émérite Monsieur Ahmed Lanasri. Il s’agit d’une étude beaucoup plus approfondie pour des lecteurs avertis mais pour notre cause nous avons choisis de la vulgariser et la mettre à la portée d’un plus large publique. Notre unique but est de faire connaitre à la majorité, le vrai visage du premier romancier maghrébin et le replacer sur son piédestal authentique, celui du nationaliste porteur d’un message qu’il transmit superbement. Chose qui échappa peut être à ceux qui prétendent le connaitre et le présentèrent comme un caïd zélé, très francisé au service d’une France colonialiste et faisant commerce avec toute les célébrités de son époque, or tout le roman se résume pour la critique coloniale à ce paragraphe, « Bencherif se sent vraiment un occidental » affirmation nettement démentie un peu plus loin par le contexte romanesque : La scène se passe dans une soirée mondaine où Ahmed ben Mostapha détenu en suisse, a été invité par la colonie française :

            « Des danses après le souper s’organisent. Ne faut-il pas multiplier les impressions. User les heures, heurter les sens, par des chocs inverses. Vivre, s’amuser ? N’est-ce pas monsieur ben Mostapha ? dit la duchesse. Et d’abord nous allons faire un tour de boston, voulez-vous ?

Pardonnez-moi, madame, mais j’ignore les danses européennes.» 

Le héros ne semble guère apprécier les mondanités du modernisme européen et repris par « l’âme de sa race », nous dit le narrateur, il se drape dans sa dignité de bédouin du désert avec une moue méprisante pour ce genre de distraction.

        « Il sourit un peu ironique, et conclut en prenant congé, après avoir baisé galamment les mains de ses ‘’deux amies ‘’ :

« Dans mon pays, on ne danse pas, on fait danser »    

 

  Ce fut un fin lettré, un authentique, portant les graines d’un idéal de liberté et une idéologie que beaucoup n’ont pu connaitre à son époque. Graines qu’il sema au gré des vents et qui trouvèrent le terreau dans des personnalités remarquables, tels Hadj Messali, Salah Bouchafa, Abdelkader Hadj Ali et d’autres encore qui inauguraient le mouvement nationaliste naissant six ans après la mort héroïque de si Mohamed. En vérité, ce fut toute une génération d’éveillés et « d’évolués » qui luttèrent pour l’émancipation du peuple algérien.  pour se débarrasser de cette pieuvre tentaculaire..

Sur le plan politique, cette période de l’entre deux guerre est celle des revendications légalistes. Les personnalités, les partis, les associations qui se heurtaient au pouvoir coloniale, le faisait toujours dans le cadre de la souveraineté française. L’étoile nord africaine dont le président d’honneur fut l’Emir Khaled et l’association des oulémas de Benbadis étaient encore à demander l’assimilation politique. Il ne faut pas s’étonner de voir se reproduire le discours ambiant. Le roman d’époque qui n’obéit pas tellement au genre est inséré donc dans le cadre répressif de la colonisation.  Il doit dire une parole singulière et se ranger dans les catégories des opinions reçu sans discussion (la doxa dominante).

       Mohamed Bencherif est né le 16 février 1879 à Djelfa. C’était un « fils de grande tente » ; son père Ahmed Bencherif était Bachagha et sa famille, des Ouled Si M’hamed, étendait son influence sur toute la région des Ouled Nail. A ce titre il fait partie de cette infime minorité privilégiée qui eut accès à l’école coloniale. Apres une brillante scolarité, il opte pour une carrière militaire en préparant l’école de Saint Cyr dans laquelle il est admis en 1897. En 1899, il en sort sous-lieutenant. Il est officier d’ordonnance pour 4 ans, de Charles Célestin Jonnart, gouverneur d’Algérie de 1900 à 1911. Il supervise alors les travaux de la création du jardin d’essai qui est dédié aux Ouled Nail. Nommé Caïd des Ouled Si M’hamed le 4 février 1907, il participe à la guerre du Maroc et retourne chez lui en 1908. En 1914 il est mobilisé en France avec le grade de lieutenant. Le 12 octobre il est fait prisonnier à Lille. Apres 16 mois dans les geôles Allemandes, il est évacué vers la suisse où il sera interné jusqu'à sa date de rapatriement en Algérie en 1918. Le 26 juillet suivant, il est promu au grade de capitaine et réintégré dans son poste de Caïd des Ouled Si M’hamed. Apres un pèlerinage à la Mecque, il publie en 1919 le récit de son voyage, aux villes saintes de l’Islam, où il relate les étapes de son périple, la description des pratiques rituelles aux lieux saints et nous offre, par la même occasion, une peinture de la vie quotidienne du Hedjaz de l’époque.

En 1920, il s’occupe d’un camp d’assistance aux démunis de la région que l’administration coloniale avait délaissé et que lui, avait pris en charge.  Pendant cette épidémie de typhus, il se retrouve lui-même contaminé par la maladie qui l’emportera dans ces circonstances de sacrifices qui font de lui un martyr, le 21 mars 1921 une année après la parution de son roman Ahmed ben Mostapha, goumier. Ce qui explique, peut être le peu de retentissement donné à son œuvre.

Par sa trame romanesque, l’œuvre trahit son appartenance au genre autobiographique. Ahmed ben Mostapha est un homme de poudre doublé d’un fin lettré. Au seuil du roman le héros s’engage dans la troupe levée dans sa tribu par la France pour aller faire la guerre au Maroc. Des le débarquement il se fait remarquer par la fougue combative de ces ancêtres. Apres maints exploits, il reçoit la médaille militaire. C’est cette même médaille qui, en fin de vie ou en fin de roman, il réexpédie à son amie parisienne qui représente pour lui toute la France…

Le moule de l’autobiographie va donc servir essentiellement à reproduire d’une part un discours auto-ethnographique et historique sur la communauté de l’écrivain et d’autre part un discours idéologique sur le phénomène colonial à destination de la métropole. Comme mentionné pour la littérature d’époque, ce qui frappe en premier le lecteur d’aujourd’hui dans ce roman c’est le loyalisme ostensiblement affiché par l’auteur

« Ne soyez pas injuste mon capitaine, les pères des tirailleurs, spahis, goumiers, qui sont ici, étaient déjà auprès de vos pères partout où la France a appelé ses propres enfants :..sans vous demander autre chose que d’être le témoin fraternel de notre dévouement et d’une vaillance qui fait notre fierté. (p.95)

Cependant ce loyalisme n’est pas sans contrepartie car pour le héros il doit naturellement conduire à l’émancipation du colonisé.

« Quand en demande à des hommes fiers et valeureux d’être leurs égaux, on ne leur parle pas le dos arqué ; comment comprendraient-ils ? » (p.96)

Et c’est au nom des idéaux « prêchés » par le colonisateur que Ben Mostapha envisage cette évolution.

« Avoir des chefs qui connaissent bien nos besoins, et des législateurs attentifs qui fixeront par les lois les conquêtes progressives à la faveur desquelles nous atteindrons l’idéal que vous nous prêchez : tel est simplement notre vœu. Nous voulons avec des titres en mains, acquérir des droits mérités, afin de rallier ceux-là même qui ne croient pas à notre destinée. (p.96)

Car si le héros semble accepter le fait accompli de la colonisation c’est parce que qu’il sait bien que toute résistance est vaine.  C’est aussi le message qu’il adresse à un marchand Marocain qu’il est censé contrôler pendant la compagne du Maroc.

« -Nos pères n’avaient hélas ! Aucun esprit sage et lisant l’avenir, pour les guider aux heures graves. Semblables à vous, ils couraient derrière les meneurs fanatiques et aveugles qui excitaient l’orgueil des passions héréditaires. Quand ils menaient notre peuple au bord du précipice, ils fermaient les yeux et criaient à tue-tête : « Djah, Djah » menaçons les canons de leurs poings fermés ; alors notre sang coulait généreux, intarissable. Nous pleurons aujourd’hui le sacrifice inutile de nos morts. » (p.86)

La bravoure du guerrier d’antan n’a plu cours dans le monde de l’acier tonnant et volant et la sagesse commande qu’on ajuste ses prétentions à ses moyens, continu Ahmed ben Mostapha :

Le monde entier le sait : le courage ne nous a jamais manqué mais notre vaillance ne pouvait remplacer les canons, ni l’organisation que nous n’avions pas. La sagesse, crois-moi, est notre docilité devant le destin inéluctable, tout en nous efforçant d’harmoniser nos aspirations légitimes avec les moyens que dieu a mis à portée de nos mains. (p.87)

                     Bien entendu, comme le marocain, le héros aspire lui aussi à l’indépendance. Il faut tout simplement, suggère-t-il, réunir les moyens qu’il faut pour réussir. Pour cela, il faut commencer par se débarrasser des tares séculaires qui affaiblissent la nation. L’esprit de clan et les divisions intestines qui persistent encore, comme le constate ben Mostapha autour de lui, sont les premiers maux auxquels il faut s’attaquer :

   « Tous ici nous étions frères, fils de Nail ; il a suffit d’un seul homme, Kouider, pour semer la discorde et partager le Goum en deux camps ennemis. Nous recommençons en petit ce que nos ancêtres ont fait en grand. Sans cette haine innée, nous serions peut être encore une grande nation ». (p.71)

Le ver est dans le fruit, pense le héros. La société fragmentée du système tribal n’est plus adaptée au monde moderne, il faut penser à l’union ; le concept de patrie, « El-Ouatan », doit désormais rassembler les forces éparses dans un idéal commun. C’est là le message que Ahmed ben Mostapha voudrait passer au marchand marocain et à ses compatriotes :

        « Alors, depuis que je parle, à toi, et aux autres, tu n’as rien compris ? Écoute donc obstiné ! Pendant des siècles nous avons lutté pour l’honneur, pour venger nos morts, pour jouir d’un pâturage ou éloigner l’ennemi de nos douars. Aujourd’hui tout cela est résumé, pensée unique, en un seul mot : « El-Ouatan ».

– El-Ouatan ? Répète le marocain stupéfait. (p.90)

      Mohamed Bencherif    

 Mohamed ben si Ahmed Bencherif avec le pere Si Ahmed Bencherif

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre l’acceptation du fait accompli. Si la colonisation apparait chez Bencherif, comme un mal nécessaire, elle n’est en aucun cas une fatalité comme le laisse entendre, Ahmed ben Mostapha. Indirectement, le narrateur fait dire à l’officier français, en train de faire au héros une leçon d’histoire sur l’éveil de l’Islam, ce que lui-même ne peut prendre en charge :

             « Conduits par le premier Khalife ils s’attaquèrent à l’empire gréco-romain, colosse tout puissant de la Syrie. Les premières rencontres ne furent pas toujours heureuses. Ils leur manquaient la discipline et l’art des batailles, avec ces rudes problèmes que l’audace ne remplace pas. Mais l’heure de l’islam était écrite, vous deviez apparaitre à votre tour sur la grande scène du monde. Vos pères, intelligents, tout naturellement prédisposés aux choses de la guerre, apprirent vite à l’école de leurs vainqueurs la manière de les vaincre. » (p.61)

En effet pour le héros, la colonisation n’est supportable qu’à la condition d’apporter aux populations conquises ce qu’elle n’a jamais cessé de brandir comme unique prétexte à sa pénétration. : « La mission civilisatrice ». L’auteur prend au mot le colonisateur et lui oppose son propre discours. C’est la réponse que fait Ahmed ben Mostapha à l’un de ses officiers qui s’inquiète de l’agitation du parti « jeune-Algérien » qui regroupait l’élite algérienne issue de l’école coloniale et qu’on surnommait également les « évolués ».

    « Si vous n’avez pas voulu répandre l’instruction et les idées de justice, vous n’auriez pas accumulé ces nuages légers et préparé les cerveaux à chercher l’idéal vers lequel vos institutions s’élèvent chaque jour. Semblables aux rayons lumineux du soleil tombant sur la surface des eaux endormies, vous avez attiré vers le ciel des buées légères qui retombent en pluies fertilisantes sur la terre inculte. Il est juste que ceux qui ont été formé par vous, soient chargés de diriger leurs frères restés obstinément dans l’ombre. Sans cela, pourquoi les instruisez-vous ?»(p.95)

     L’instruction française procède d’une culture d’émancipation et non d’aliénation, et le colonisé qui a fréquenté l’école coloniale supporte de plus en plus mal son assujettissement. Le héros l’écrit à son amie et correspondante française sur un ton ou la menace pointe déjà :

        « J’étais comme le chat philosophe de Taine qui, les yeux demi fermés, rêve et, comme il ne pense plus guère, ne souhaite plus rien.

Si vous me faites ouvrir les yeux clos pour entrevoir le néant où je me plais, vous regretterez peut-être, de m’avoir inoculé le venin occidental. Sans que je puisse arriver à rien, puisque toutes les portes sont cadenassées devant moi. » (p.237)  

Le colonisateur n’a, d’ailleurs jamais été dupe et c’est pourquoi il a toujours limité l’accès du vaincu à son école. Ceux qui l’ont fréquentée lui prouvent quotidiennement qu’il a mis entre leurs mains une arme redoutable.

Bencherif, qui, bien sûr, n’ignore rien de la pratique coloniale, puisqu’il dit bien que « toutes les portes sont cadenassées » devant le colonisé, met, quant à lui, en garde le colonisateur sur le principe de l’assujettissement des populations vaincues. Et c’est bien là que réside le malentendu suprême de l’aventure coloniale, car si pour le colonisateur, sa suprématie procède d’une situation de perpétuation, pour le colonisé, elle n’est qu’un accident de l’histoire écrit de manière universelle dans le destin des nations. A la logique essentialiste qui caractérise la démarche du dominateur - le colon inscrivait sa domination dans la nature des choses - le dominé oppose le principe de la relativité historique. Pour cela, il convoque le témoignage de l’histoire. Et c’est à un officier français que Bencherif confie le soin de rapporter la geste islamique.

« La première victoire coïncidant avec la mort du premier khalife fut la prise mémorable de Damas en l’an 13 de l’hégire. L’empereur Heraclius, informé de la douloureuse nouvelle et des moyens dont vous vous étiez servis, s’écria, prédisant l’avenir : « adieu Syrie !... » (p.48-49)

            En convoquant la suprématie de l’islam conquérant, le colonisé en profite pour signaler au colonisateur que le vainqueur d’aujourd’hui fut aussi le vaincu d’hier. Bencherif, en retraçant la marche des colonnes musulmanes, n’oublie pas de mentionner l’occupation de la France par les armées Maghrébines : 

       « a la mort du khalife Ali, le dernier des compagnons de Mohamed (qsdsl) l’empire Arabe était déjà grand. Il s’étendait du Caucase aux frontières de la Chine, des indes au Nil, et jusqu’aux portes de Constantinople. En moins de deux siècles, sous l’impulsion intelligente des fameuses dynasties Omeyades, des Abbâssides, dignes successeurs des premiers khalifes, le croissant du prophète brilla partout victorieux sur une grande partie de l’Asie, sur tout le nord de l’Afrique, sur toute l’Espagne et par delà les Pyrénées jusqu’à la Loire, un des grands fleuves de la Gaule. » (p.61-62)

C’est également dans le même cadre dialectique que l’auteur procède au renversement du couple civilisation-barbarie, refrain colonial qui semblait vouloir fixer dans l’absolu le rapport civilisationnel du conquérant aux peuples dominés. Et c’est par la bouche même de son officier français qu’Ahmed ben Mostapha apprend que ce sont ses coreligionnaires qui éclairèrent, autrefois, la « barbarie » européenne de leur lumière :

        « Apres avoir traduit tous les auteurs grecs, romains, persans, hindous et mis à jour, dans votre langue, tous les trésors accumulés de l’antiquité,  vous vous êtes précipités à la recherche de l’inconnu. Les savants ont faits des découvertes, telles que la distillation de certains acides, qui restent à la base de la chimie moderne. On vous attribue le papier, la poudre à canon et la boussole, invention que l’on prétend chinoise, mais inconnue alors en Europe habité par des barbares.

 Et successivement les universités de Damas, de Baghdâd, du Caire, de Cordoue, de Séville, de Grenade et de Tolède jetèrent l’éclat de leur lumière sur l’Europe encore voilé d’ombre. » (p.62)

  Cette réactivation du passé, Bencherif l’utilise d’abord dans un but pédagogique à l’adresse du colonisateur : aucune puissance n’est éternelle, celle de l’islam conquérant comme celle de la France coloniale.

 On voit donc que le discours idéologique de l’œuvre est loin d’être univoque et que derrière les protestations de loyalisme que l’auteur ne cesse de mettre en avant, se développe une contestation de la doxa et de la praxis coloniale qui emprunte les voies détournées de la duplicité textuelle. L’une d’elle consiste à reproduire le discours de la protestation, en le prêtant à un autre personnage que le héros ou le narrateur. Bencherif use volontiers de ce procédé pour étaler sous les yeux du lecteur les aberrations du colonialisme.

 C’est ainsi que le négociant marocain arrêté pour contrôle par Ahmed ben Mostapha, s’étonne qu’on puisse quitter ses biens et la tranquillité de son foyer pour venir apporter la justice à des populations qu’on commence d’abord par massacrer :

     « …j’ai à peine à croire que les hommes heureux au milieu de leurs familles les abandonnent pour venir jouer avec la mort. » (p.81)

Soulignons ici que tout au long de son apparition ce marchand marocain sera valorisé par le récit et le héros reconnaitra en lui un esprit « aussi fin que positif »

Le décalage entre les déclarations généreuses du conquérant et la pratique coloniale est également mise à nu par le narrateur.

 « le général des armées françaises, continu ben Mostapha,(…) vous dira : « la France vous convie à accepter sa protection. Garder vos lois, votre religion, vos mœurs,, elle ne vous fera aucun mal. Ses impôts serviront à mettre en valeur votre beau pays. »

- elle parlera ainsi, mais elle agira différemment, dit le commerçant.

–oui, ajoute l’auditoire, elle prendra nos terrains, nos femmes et nous poussera dans les montagnes, pour y habiter avec la famine. » (p.75)

  Fonctionnant sous le mode parodique, le texte reproduit la propagande officielle par la voix du héros pour mieux la tourner en dérision par les répliques ironiques du marchand marocain :

          « Vous entendez, o gens de bien, déclare l’homme à la mule, en s’adressant à l’auditoire (…) ce noble guerrier vous conseille de vous rendre aux chrétiens, que dieu envoie pour faire régner ici la la paix et la justice. Si par hasard on vous demande des impôts, ce n’est que pour les restituer sous forme de travaux utiles à votre existence : routes protégées du soleil par des alignements d’arbres, abreuvoirs aux eaux claires et limpides, écoles où vos enfants apprendront à demander à la vie plus qu’elle ne peut leur donner ; enfin des hommes de loi, accouru au moindre signe vous défendront contre les iniquités, grandes ou petites. C’est le paradis sur terre, n’est-ce pas mes amis ?... Que demande la France en retour de tant de bienfaits ? 

-  rien… la paix ! Riposte énergiquement ben Mostapha.

– si elle ne veut rien, elle n’a qu’à s’en aller ! (p.84.85)

Bencherif manie efficacement cette méthode de la délégation du discours critique pour montrer dans sa réalité le contexte colonial.

 Une autre technique consiste, par le biais de l’analogie, à convoquer les déclarations de principe du conquérant devant la réalité de la colonisation en acte. La fiction dévoile la supercherie et découvre l’imposture coloniale, sans que pour autant le narrateur n’intervienne pour commenter. Ce que le récit ne dit pas, c’est au lecteur de le déduire. C’est l’une des caractéristiques du roman à thèse qui tend à faire du lecteur non pas seulement un spectateur mais un acteur aussi. A lui donc de lire dans les pointillés du silence.

Enfin pour conclure et alléger quelque peu ce regard déjà aérien sur notre écrivain, bien qu’il ne soit jamais assez de révéler en ces quelques lignes tant le personnage reste inconnu du grand publique. Si Mohamed Bencherif, de par son œuvre, pourrait être considéré comme l’un des précurseurs de la création de l’E.N.A. qui fut dés février 1927 la première entité à caractère politique à revendiquer l’indépendance du Maghreb Arabe par la voix d’un membre fondateur, Messali Hadj en l’occurrence. J’ajouterai que Bencherif se proclame principalement de la tradition populaire Algérienne. Bencherif place l’ensemble de son œuvre sous les auspices de la poésie bédouine de la langue Arabe classique en citant Bou-Awana, un poète « des temps anciens » nous dit le héros….

(*) Chouiha Aberrahmane. Fondation Sidi Nail

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lecteur 25/07/2019 00:29:34
merci pour cet article qui montre la vrai place de ce grand écrivain ..mal connu..ou l'histoire a passé a coté...
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Chouiha Abderrahmane Chouiha Abderrahmane

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