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Interview avec Pr. Samar KHAMLICHI auteure de « l’industrie de défense, et les rapports de force mondiaux »

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Interview avec Pr. Samar KHAMLICHI auteure de « l’industrie de défense, et les rapports de force mondiaux »

Docteure chercheuse en droit public, spécialité relations internationales de l’Université Abdelmalek Essaâdi au Maroc, Samar KHAMLICHI est professeure à l’Académie des Relations Internationales à Istanbul et chercheure dans plusieurs centres de recherches au Maroc et à l’étranger. Elle est également l’auteure du livre « L’industrie de défense et les rapports de force mondiaux : acteurs, enjeux géopolitiques, juridiques et militaires », 2017, Editions Universitaires Européennes, Allemagne. Ses recherches s’articulent autour des questions liées à la défense, la paix et la sécurité notamment dans la région MENA.

 Et pour jeter un aperçu sur le sujet de l’industrie de défense, et les rapports de force mondiaux, on a réalisé cette interview avec l’auteure de cet ouvrage.

 1/ Tout d’abord, pouvez-vous nous dire combien de temps vous a pris pour terminer cet ouvrage ?

 Cet ouvrage est le fruit d’une thèse de doctorat, soutenue publiquement à la faculté de droit de Tanger en 2016, devant un jury Maroco-espagnol qui a recommandé la publication de la thèse. Après cinq ans de recherche, une année de plus a été suffisante pour terminer l’ouvrage.

 2/Est-ce qu’il y’avait des arguments qui ont refléter votre choix en ce qui concerne ce thème important ?

 Les études globales sur l’industrie de défense sont dans la plupart des cas centrées sur les aspects économiques. Le cadre conceptuel de ce thème est basé sur une hypothèse géopolitique selon laquelle l’industrie de défense est un acteur puissant qui participe à la structuration des rapports de force entre les Etats.

 3/ D’après vous, l’industrie de défense joue un rôle primordial dans la configuration des rapports de force mondiaux, veuillez nous éclaircir ce rôle ?

 D’abord il faut noter que l’industrie de défense n’a pas seulement pour objet d’équiper les forces armées ou de manière générale, d’assurer la souveraineté de l’Etat producteur, mais elle est destinée aussi à l’exportation des armes. Sous ce rapport, exporter des armes devrait d’une part, engendrer des recettes pour l’Etat et d’autre part, assurer la dépendance stratégique des Etats acheteurs.

De ce fait, l’industrie de défense représente un secteur particulier et un acteur politique des relations internationales qui non seulement garantit la paix de l’Etat producteur, mais aussi la dépendance et la soumission des Etats acheteurs à ses intérêts économiques, politiques et stratégiques. L’avenir de cette industrie florissante serait prometteur parce que les Etats n’arrêteront jamais d’acheter, tant en période de paix qu’en période de guerre. Or, si le marché mondial des armes reste dominé par les Etats Unis et les européens, l’émergence de nouveaux producteurs (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud) et la réémergence de la Russie devraient inverser la tendance actuelle. Le passage à la multiplicité des producteurs devrait influencer -à long terme- les industries dominantes et changer par conséquent l’équilibre des forces sur l’échiquier mondial.

 4/ Il est tout à fait clair que, le sujet de l’industrie de défense et les rapports de force mondiaux devient un vrai débat dans nos jours. Néanmoins, il y a un vrai contraste entre les déclarations des gouvernements et des chercheurs. On voudrait mieux comprendre la situation. Pouvez-vous nous relater un peu la situation de l’état actuel des choses ?

Avant tout, il faut rappeler que le chercheur est un académicien, son rôle repose sur la réalisation des recherches indépendantes de tout ce qui est politique. L’industrie de défense fait partie du ‘secret défense’, un domaine particulier et sensible. Par conséquent, les déclarations officielles des gouvernements vont dans le sens de protéger les informations liées à la production ou à l’achat des armes. Je pense qu’en ce qui concerne l’industrie de défense, les déclarations officielles dépendent du positionnement géostratégique du pays dans sa région. De fausses déclarations peuvent se faire au niveau de la nature, la qualité, le nombre des armes achetées ou produites, ou le nom de l’Etat vendeur ou acheteur, etc., quand l’Etat se positionne dans une région instable, d’où les conflits interétatiques sont fréquents. Ces déclarations auraient donc pour objet soit de minimiser l’intérêt des armes achetées ou produites par cet Etat pour détourner l’attention de l’Etat ennemi, ou d’exagérer quant au degré de sophistication de l’équipement militaire acheté ou produit, pour faire peur à l’Etat ennemi.

5/ A la lumière du contenu de votre ouvrage, Quelles sont les enjeux et les tendances que vous avez constatées ?

 L’analyse de l’impact de l’industrie de défense sur les rapports de force mondiaux a fait appel à une approche multidimensionnelle : l’économie de défense, la géopolitique et le droit international. En se focalisant sur cette approche, j’ai constaté que le jeu des acteurs (Etats, Entreprises Multinationales, ONG, intermédiaires d’armes, Think Tanks) fait de l’industrie de défense un milieu à géométrie variable. J’ai constaté aussi que sur le plan juridique, la régulation juridique du commerce des armes conventionnelles reste encore sous le contrôle des pays producteurs et finalement que le commerce des armes conventionnelles est un espace de concurrence économique et de rivalité stratégique entre les grandes puissances.

6/ A quel point, l’industrie de défense peut participer à la protection et au développement de l’état exportateur ?

 Cette question est très importante parce qu’elle porte en elle deux dimensions différentes : la protection et le développement. Au niveau de la protection, à notre sens, l’Etat qui produit et exporte des armes donne l’image d’un Etat fort, difficile d’être attaqué par l’adversaire. De ce fait, l’industrie de défense joue un rôle primordial dans la garantie de la souveraineté et de l’autonomie stratégique de cet Etat. Cette manière de penser a conduit de divers Etats à s’orienter vers une stratégie allant à la création d’une certaine alliance militaro-industrielle, d’où la production à la fois civile et militaire. Cette stratégie duale a fait émerger des pays comme les Etats Unis, les pays de l’Europe , et la Russie dotés tous de complexes militaro-industriels pratiquement solides. C’est une question de souveraineté et d’autonomie stratégique, assurée de manière évidente par l’industrie de défense. Récemment, d’autres pays émergents ont adopté cette logique, comme le Brésil, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud et autres. Venons-en à présent à la dimension « développement », l’industrie de défense est un domaine économique rentable, car les contrats d’armement rapportent beaucoup au budget de l’Etat exportateur.

 7/ Nous, en tant qu’africains, méditerranéens et moyens orient, importateurs des armes, quel est notre position dans ce monde de l’industrie de défense ?

 En Afrique, hormis l’Afrique du Sud qui fait partie des pays producteurs émergents sur le marché international des armes, plusieurs Etats africains et méditerranéens ne font qu’acheter des armes et restent toujours dépendants des grandes puissances comme les Etats Unie, la Russie, les pays européens et la Chine. C’est à notre sens un choix politique imposé pour ces pays qui n’ont pas pu encore dépasser les pressions étrangères et la dépendance politique vis-à-vis de ces grandes puissances. Même constat fait pour les pays du Moyen Orient qui hormis les Emirats Arabes Unis, l’Iran et la Turquie, demeurent parmi les principaux importateurs des armes dans le monde.

8/ dernier mot :

 Je tiens à vous remercier infiniment pour l’intérêt que vous avez porté à mon ouvrage et pour cet interview, que j’espère avoir pu répondre pertinemment à toutes les questions posées. Et pour finir, j’aimerais ajouter que dans un monde en pleines mutations, l’industrie de défense est devenue une nécessité pour la garantie de la paix de l’Etat, D’ailleurs, certains Etats africains et méditerranéens ont pris conscience de cette réalité. Parmi eux, je prends l’exemple du Maroc qui a commencé à acheter des brevets d’invention et qui exige aujourd’hui dans ses contrats d’armement le transfert de technologies, conformément aux Hautes Directives de Sa Majesté le Roi Mohamed VI, qui a appelé lors de la célébration du 63ème anniversaire de la création des FAR, à passer à l’étape de l’industrialisation militaire, la recherche scientifique et l’auto-développement des industries nationales d’armement.

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